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La place des femmes dans le secteur de la pêche maritime : entre invisibilité et reconnaissance émergente

Par Fathia Ahmed Houssein

Introduction

Bien que la pêche soit généralement perçue comme un milieu masculin, de plus en plus de femmes s'impliquent activement dans la filière. Si elles restent minoritaires à bord des navires, leur rôle est indispensable dans le fonctionnement des entreprises, notamment à terre. Elles assurent des tâches essentielles telles que la gestion administrative, la vente directe ou la comptabilité, souvent dans l'ombre et sans reconnaissance officielle.

Sandrine Thomas, marin-pêcheur et membre de l'association Pleine Mer, témoigne : « Il y a quelques semaines avec Pleine Mer, nous avons fait circuler un questionnaire sur le genre dans la pêche. Avec les résultats de cette enquête, j’ai fait une intervention devant la Commission Européenne. C’est en s’organisant collectivement que les femmes du secteur font avancer les choses. En mer comme à terre, nous avons un métier magnifique, et il est indispensable de communiquer largement sur le rôle souvent méconnu des femmes dans le monde de la pêche. »

Le secteur de la pêche maritime reste l'un des domaines professionnels où les inégalités de genre sont les plus marquées. Historiquement dominé par les hommes, ce secteur mobilise pourtant une main-d'œuvre féminine essentielle, souvent cantonnée à des tâches invisibilisées. Toutefois, les évolutions législatives récentes, les initiatives locales et les témoignages tendent à modifier progressivement cette dynamique.

De ce fait, cet article propose d'explorer la place des femmes dans la pêche maritime, en s'appuyant sur des données issues de rapports officiels, afin de mieux comprendre les freins à leur reconnaissance et les perspectives pour une plus grande égalité.

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 I ) Un rôle traditionnellement invisible mais essentiel

A. Une présence sous-estimée dans les activités à terre

Les femmes occupent une part significative mais souvent sous-estimée du secteur halieutique. Selon le rapport de la FAO (2022), elles représentent 18 % de la main-d’œuvre de la pêche de capture et 28 % dans l’aquaculture, et elles assurent environ la moitié des emplois dans les activités pré- et post-récolte, notamment dans la transformation et la commercialisation du poisson. Au niveau mondial, si l'on prend en compte l'ensemble de la chaîne de valeur, leur proportion atteint près de 50 %. Cependant, leur rôle demeure invisibilisé, particulièrement dans les statistiques officielles.

En Europe, les femmes restent très minoritaires à bord des navires, ne représentant qu’environ 3,8 % des emplois officiels sur les bateaux de pêche. Pourtant, dans les activités à terre, leur présence est plus marquée : elles forment environ 25 % de la main-d’œuvre dans l’aquaculture et près de la moitié de celle de la transformation du poisson.

En France, les femmes marins-pêcheurs restent très peu nombreuses. En 2019, on comptait seulement 222 femmes inscrites comme marins, soit environ 1,5 % des effectifs totaux, un chiffre qui progresse lentement malgré la baisse générale du nombre de marins-pêcheurs. En Bretagne, première région de pêche française, la proportion de femmes parmi les marins atteignait 4,2 % en 2020. En revanche, elles occupent une place essentielle dans les secteurs connexes tels que la criée, le mareyage, la transformation et l’administration des entreprises familiales, souvent sans statut officiel.

B. Le rôle invisible des conjointes collaboratrices

Un autre aspect essentiel mais largement ignoré est le rôle des conjointes collaboratrices. Ces femmes, souvent épouses de marins-pêcheurs, assurent des tâches administratives, comptables ou logistiques au sein des entreprises familiales sans bénéficier d'un véritable statut juridique.

Le statut de conjointe collaboratrice, instauré en 2005 et rendu obligatoire en 2007 pour toute conjointe aidant un marin, leur ouvre des droits sociaux (protection maladie, congé maternité, retraite). Cependant, ses conditions d’accès sont strictes : absence de rémunération propre, obligation d’être mariée ou pacsée avec le patron-pêcheur, etc. Il reste donc peu utilisé en pratique, ce qui entraîne une invisibilité économique de leur contribution et un risque accru de précarité en cas de divorce ou de veuvage.

II ) Des avancées institutionnelles face à une reconnaissance encore incomplète

 A ) Les avancées : Politiques nationales de soutien à l’égalité dans la pêche

     En effet, sur le terrain des politiques publiques, on observe une collaboration entre l’État et les organisations professionnelles. En 2015, le Cluster Maritime Français (CMF), qui regroupe les entreprises de l’économie maritime, a pris l’initiative de créer l’observatoire « Cap sur l’égalité professionnelle ». Ce dispositif, unique en son genre, vise à mesurer périodiquement la place des femmes dans l’ensemble de la filière maritime (y compris la pêche) et à encourager les bonnes pratiques en matière de mixité.

​Des enquêtes nationales ont ainsi été menées en 2013-2014 puis en 2016-2017 auprès des entreprises du secteur. Avec l’appui d’Armateurs de France et d’autres partenaires, ces enquêtes ont débouché sur plusieurs actions concrètes : d’une part un état des lieux chiffré (en 2017, le taux global de féminisation de la filière maritime n’était que de 19,3 %, bien en dessous de la moyenne nationale de ~48 %​), d’autre part l’élaboration de fiches de bonnes pratiques pour aider les employeurs à progresser sur huit thématiques clés (recrutement, rémunération, promotion, gestion de carrière, formation, conciliation vie familiale/professionnelle, conditions de travail, communication)​. Ces outils offrent des pistes concrètes – par exemple, adapter les équipements à bord pour les femmes, lutter contre le sexisme ordinaire, favoriser l’accès des femmes aux postes à responsabilité, etc. – et sont diffusés largement dans la filière​.

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     L’État a reconnu l’intérêt de cette démarche partenariale. En novembre 2023, le Secrétariat d’État chargé de la Mer a signé avec le CMF une convention pour refonder et pérenniser l’observatoire « Cap sur l’égalité »â€‹.  Le gouvernement s’est engagé à soutenir financièrement les trois prochaines éditions de l’enquête (2024-2028) afin d’amplifier la mobilisation de tout l’écosystème maritime​. L’objectif affiché est d’obtenir un baromètre de la mixité sur la période et d’inciter chaque acteur (entreprises de pêche, administrations maritimes, lycées maritimes…) à se fixer des objectifs de progression du nombre de femmes à l’horizon 2030​. Parallèlement, les ministères encouragent la féminisation des formations maritimes. Les lycées et écoles de pêche, traditionnellement très masculins, commencent à accueillir davantage de jeunes femmes : en formation initiale maritime, on est passé par exemple de seulement 4 % de femmes admises en 2013 à plus de 7 % en 2016​. Cette augmentation reste modeste, mais des campagnes de promotion des métiers de la mer auprès des lycéennes, des journées « portes ouvertes » et la visibilité de premières femmes patronnes de pêche contribuent à lever progressivement l’auto-censure.

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     De plus, il convient de mentionner l’action d’associations à portée nationale, comme l’ONG Women in Seafood Industry (WSI) fondée en France, qui réalise depuis 2017 une veille internationale sur la condition des femmes dans les industries de la pêche. Leurs travaux (enquêtes, vidéos témoignages, concours de films) ont sensibilisé les pouvoirs publics français. En 2019, lors du salon professionnel de la pêche Itech’Mer à Lorient, le ministère de l’Agriculture a relayé les conclusions de WSI, pointant la persistance de discriminations et la nécessité de politiques dédiées​. L’engagement du ministère chargé de la Mer se manifeste également autour de journées symboliques : le 8 mars (Journée des droits des femmes) ou la Journée internationale des femmes du maritime (18 mai) sont l’occasion de communiquer sur les parcours de femmes marin-pêcheurs et de réaffirmer que « le maritime ne peut se passer de la moitié de l’humanité, à terre comme en mer »â€‹. Ces déclarations d’intention, appuyées par des programmes de soutien (financements européens, actions de formation, observatoires), constituent le socle de la politique nationale pour féminiser un secteur de la pêche en tension de main-d’œuvre.

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     Enfin, au niveau local, de nombreuses initiatives de terrain ont vu le jour, portées par des collectivités, des associations de femmes de pêcheurs ou des organisations professionnelles. Dans les régions littorales, des réseaux de femmes se sont constitués pour rompre l’isolement et valoriser leur contribution. Par exemple, en Bretagne – première région halieutique française – un collectif d’épouses de marins a publié en 2020 un recueil de « 22 portraits de femmes de marins-pêcheur » couvrant toute la côte​. Cette plongée dans la vie des familles de pêcheurs met en évidence que la profession de marin ne pourrait exister sans l’engagement multiforme des femmes à leurs côtés (soutien moral, gestion du foyer en l’absence du marin, aide administrative, vente du poisson, etc.)​. L’ouvrage vise à dépasser l’imaginaire archaïque souvent associé aux femmes de marins (la « veuve du marin » attendant au port…) et à transmettre la mémoire sociale maritime bretonne du point de vue féminin​. Ce type d’initiative, soutenu par des associations locales comme le Collectif Pêche & Développement, participe à la reconnaissance du rôle majeur des femmes et diffuse une image plus moderne de la filière.

B ) Bilan de l’efficacité des mesures et défis persistants

     Malgré ces nombreuses avancées légales et initiatives, l’impact réel sur le terrain reste contrasté. D’un côté, des progrès sont indéniables : la question de la place des femmes dans la pêche maritime est désormais posée ouvertement, alors qu’elle était quasiment invisible il y a encore 15 ans. Les mentalités commencent à évoluer et quelques barrières formelles sont tombées. Par exemple, grâce aux évolutions législatives, notamment avec L’article 24 de la loi 2021-1754 du 23 décembre 2021, les conjointes de pêcheurs disposent aujourd’hui d’un cadre juridique plus protecteur et ne sont plus condamnées à un statut précaire à vie – depuis janvier 2022, au bout de cinq ans de collaboration elles doivent obtenir un véritable statut de salariée ou d’associée, ce qui leur ouvre de meilleurs droits​. 

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     Cependant, les chiffres globaux restent très bas, signe que les mesures prises n’ont pas encore produit de transformation majeure. Selon l’étude de Monfort-Baelde-Vouhe de 2017, les femmes représentaient environ un tiers de l’ensemble des emplois de la filière pêche-aquaculture (en incluant la transformation, la vente, etc.), mais seulement 1,4 % des marins-pêcheurs embarqués et l’observatoire « Cap sur l’égalité » note qu’en 2021 les femmes n’occupaient que 10 % des emplois de navigants maritimes (tous secteurs confondus, pêche, marine marchande…)​. Malgré les campagnes d’information, on s’aperçoit qu’en fin de compte les métiers à bord des navires de pêche attirent encore très peu de candidates.

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     Plusieurs facteurs d’explication persistent. D’une part, le contexte culturel évolue lentement : la pêche reste imprégnée d’une image virile, avec des stéréotypes tenaces sur la prétendue incompatibilité des femmes avec la vie embarquée (longtemps entretenus par des croyances ou superstitions dans certains ports). D’autre part, les contraintes objectives du métier (pénibilité physique, horaires et conditions de vie en mer, éloignement familial) peuvent dissuader des femmes comme des hommes, mais pèsent plus lourdement sur les femmes en l’absence d’aménagements spécifiques. Les quelques pionnières l’ont souvent souligné : il leur a fallu prouver davantage leurs compétences pour être acceptées. Le climat de travail peut aussi constituer un obstacle , en effet, les études internationales déjà mentionnées (WSI, FAO) ont malheureusement documenté des cas de harcèlement ou de sexisme à bord, ce qui souligne l’importance d’instaurer une tolérance zéro et de former les équipages au respect de la mixité. Sur ce point, les actions restent timides et davantage centrées sur la communication que sur le contrôle effectif des pratiques.

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     En outre, l’utilisation des outils juridiques mis en place semble encore limitée dans la filière pêche. Le rapport de 2017 ( Monfort-Baelde-Vouhe ) notait que les obligations légales en matière d’égalité (plans d’action, négociations annuelles, etc.) étaient « mal connues et peu appliquées » par les entreprises de pêche​. De plus, beaucoup de petites structures familiales échappent aux seuils d’obligation (moins de 50 salariés, donc pas tenues de publier d’index égalité ou de conclure un accord formel). Le changement repose donc sur la bonne volonté des employeurs, qui n’en voient pas toujours l’intérêt immédiat. De même, la représentation des femmes dans les instances professionnelles reste marginale. Malgré la possibilité désormais offerte aux conjointes collaboratrices d’être élues dans les comités des pêches, peu d’entre elles s’y engagent, soit par manque de disponibilité, soit par sentiment de ne pas être légitimes dans un univers très masculin. Le poids des habitudes et l’autocensure jouent un rôle, nombre de conjointes continuent de travailler “dans l’ombre” sans statut déclaré, par tradition ou par priorité donnée à l’activité de leur mari.

CONCLUSION 

     Pour conclure, les avancées législatives et les initiatives locales en France ont posé les bases d’une plus grande égalité femmes-hommes dans le secteur de la pêche maritime, mais la mutation du secteur est lente. Les textes (lois, décrets) offrent un cadre plus équitable et des droits renforcés, et les politiques volontaristes (observatoires, financements, formations ciblées) ont amorcé une dynamique de changement. Toutefois, le retour d’expérience montre que ces mesures n’ont jusqu’à présent qu’un impact limité sur la réalité quotidienne des femmes de la filière. La proportion de femmes embarquées et impliquées dans la gouvernance de la pêche n’a que faiblement augmenté, en raison de freins structurels (poids des traditions, conditions de travail exigeantes, faible effectivité des obligations d’égalité dans les petites entreprises). Pour que l’égalité devienne tangible, il reste des défis à relever : intensifier la sensibilisation des acteurs (patrons pêcheurs, formateurs, équipages) aux bénéfices de la mixité, accompagner concrètement les femmes qui souhaitent entrer dans le métier (mentorat, réseaux de soutien, amélioration des conditions d’accueil à bord), et poursuivre l’adaptation du cadre réglementaire si nécessaire (par exemple, encourager fiscalement l’embauche de femmes ou soutenir les projets portés par des femmes). L’enjeu est de taille, car il en va non seulement de la justice sociale, mais aussi de la durabilité d’une pêche française capable de se renouveler et d’intégrer toutes les compétences disponibles. Les prochaines années seront décisives pour mesurer si les efforts engagés portent leurs fruits ou si d’autres leviers devront être actionnés afin que l’égalité entre femmes et hommes devienne une réalité ancrée dans le monde de la pêche maritime en France. 

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